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25 septembre 2014 4 25 /09 /septembre /2014 08:18

Interview de Mélusine Vertelune par L’émiliE

Écrit par Nathalie Brochard

A l’occasion du débat qui s’est tenu début septembre à Genève pour la

présentation du livre "Ni silence ni pardon. L’inceste : un viol

institué", co-écrit par Jeanne Cordelier et Mélusine Vertelune, l’une des

auteures a accepté de revenir en détail sur certains aspects de son

témoignage sans concession, sur l’inceste qu’elle a subi et sur les

violences sexuelles en général. Rappelons que près de 25% des filles

subissent une expérience à caractère sexuel avant l’âge de 13 ans, que les

deux tiers des victimes d’agressions sexuelles ont moins de 18 ans. Dans

98% des cas, l’agresseur est un homme. L’association Viol-Secours qui a

organisé le débat donne également son point de vue sur ces questions.

l’émiliE : Qu’est-ce qui vous a fait rompre le silence ?

Mélusine : En me libérant du déni, j’ai vite compris que presque tous les

aspects ma vie avaient, jusqu’à ce moment là, été gâchés par ma

vulnérabilité vis à vis des gens toxiques, de part leur sadisme et/ou leur

lâcheté. J’ai compris que cette vulnérabilité était le résultat du

traumatisme produit par l’inceste dont j’étais la victime. J’ai réalisé

que pour mettre un terme à cette emprise, pour que les gens toxiques ne

puissent plus gâchée ma vie, il fallait que je les identifie et que je

cesse de supporter leur présence. Face à la révélation de l’inceste, les

gens montrent leur véritable visage. Révéler les viols que mon frère m’a

fait subir m’a permis de choisir enfin avec qui maintenir des relations et

avec qui rompre la relation. Tant que les membres de l’entourage commun

d’une victime et de son agresseur sont dans l’ignorance, l’agresseur

exerce un pouvoir sur ces personnes. Il peut se faire passer pour

quelqu’un de bien et avoir de l’influence sur la façon dont ces personnes

se positionnent vis à vis de la victime. Elles ne sont libres de choisir

leurs camps entre la victime et l’agresseur que si elles connaissent les

faits. Une victime d’inceste qui brise la loi du silence reprend le

contrôle de son existence, cette existence qui lui a été, jusque là,

confisquée au nom de la « cohésion familiale ».

Vous démontez quelques clichés (les agresseurs sont malades, ont des

pulsions, ont eux-mêmes subi des violences sexuelles). D’où viennent-ils ?

Mélusine : Ces clichés viennent principalement de la propagande

patriarcale qui est diffusée depuis des siècles par les religions, les

État, la prostitution, les chansons dites « paillardes », les médias, la

publicité, la pornographie, etc…Ils sont notamment repris dans les

discours des agresseurs et de leurs allié-e-s, afin de défendre leurs

privilèges et de maintenir leur impunité en minimisant leur degré de

culpabilité et en inversant les rôles, en particulier dans le cadre des

procédures pénales par la voix de leurs avocats.

Viol-Secours : Le système social actuel, qui est un système

(hétéro)sexiste, raciste et de classe, produit les clichés sur les

violences sexuelles, sur les agresseurs mais aussi sur les victimes (par

exemple qu’une personne victime l’aurait cherché). Un des mythes qui

consiste à dire que si les hommes violent, c’est parce qu’ils ont des

pulsions sexuelles et qu’ils ne peuvent donc pas se contrôler repose sur

une représentation biologique ou naturelle de la sexualité et de la

violence.

Or, le comportement d’un père, d’un frère ou d’un ami violeurs est un

comportement produit par une éducation sexiste, qui apprend aux hommes

davantage qu’aux femmes à avoir, maitriser et garder du pouvoir. Mais ce

n’est pas uniquement l’exercice du pouvoir que les hommes apprennent : le

système social actuel apprend aux hommes à en exercer sur les femmes et

sur d’autres groupes minorisés ainsi qu’à en tirer du profit, en somme à

exercer la domination. Les clichés comme celui-ci permettent d’éviter de

voir que les violences sexuelles sont inhérentes au système social

inégalitaire et qu’elles ont une fonction dans ce système, celui de

perpétuer la domination masculine. Les clichés viennent dès lors de la

solidarité de classe, de race et de sexe socialement construite qui permet

d’assurer le maintien de la domination.

Pourquoi la honte est-elle le fait de la victime et pas de l’agresseur ?

Mélusine : Le sentiment de culpabilité éprouvé par la victime est le

produit de l’emprise que l’agresseur exerce sur elle. Avant même de

commencer à l’agresser sexuellement, il la manipule et entrave son

autonomie psychique en l’isolant, en l’humiliant et en l’enfermant dans la

confusion et la terreur. Dès qu’il commence à l’agresser sexuellement il

s’efforce de la persuader qu’elle est coupable et complice de ce qu’il lui

fait subir. De plus, ce sentiment de culpabilité éprouvé par les victimes

est vivement renforcé par les mêmes représentations misogynes et

phallocrates que celles qui visent à déculpabiliser les agresseurs.

Viol-Secours : Les mythes véhiculés sur les violences sexuelles dont on

parlait à l’instant participent à maintenir la honte du côté des femmes

victimes plutôt que du côté des hommes agresseurs. Par exemple, prenons

l’idée particulièrement répandue selon laquelle une femme, lorsqu’elle a

été violée, aurait fait quelque chose pour que l’agresseur s’en prenne à

elle. Cette idée véhiculée notamment par les médias ou l’entourage

participe à culpabiliser la victime. Elle lui dit : « tu n’aurais pas dû

faire ceci, ou cela » ou « c’est parce que tu as fait cela qu’il t’a violé

». Or, celui qui n’aurait pas dû est l’agresseur ; il ne devait pas

violer. Ce type de représentations inverse les rôles entre l’agresseur et

la victime. Elle fait porter la responsabilité de l’agression à la victime

plutôt qu’à l’agresseur, sous-entend une part de consentement de la

victime, et minimise l’agression.

Tant que les femmes agressées ne seront pas entendues, crues et non pas

sous le coup de la suspicion comme c’est le cas actuellement avec ce genre

d’idée reçues, la honte ne sera jamais le fait de l’agresseur.

Comment expliquer la complicité que peut avoir l’entourage vis-à-vis des

violeurs ? Et la société ?

Mélusine : La plupart des gens ont moins d’empathie pour les femmes que

pour les hommes et la plupart des gens ont moins d’empathie pour les

enfants que pour les adultes. Alors peu de gens ont vraiment de l’empathie

pour les petites filles... Actuellement en France, un enfant sur 24 est

victime d’inceste. Parmi ces enfants, 7 sur 10 sont des petites filles

dont l’agresseur est un homme. D’autre part, beaucoup de gens se

réjouissent de la souffrance infligée aux victimes de ceux auxquels ils

s’identifient.

Plus nombreux encore sont les lâches qui préfèrent faire semblant de ne

rien voir et de ne rien savoir. Nous survivons dans un système fondé sur

la suprématie masculine, avec des codes, des règles et une idéologie qui

infantilisent les femmes, féminisent les enfants, chosifient les femmes et

les enfants. Voici une citation d’Andrea Dworkin, tirée de son livre Les

femmes de droite. Cette citation est malheureusement encore très réaliste

en ce qui concerne le sort des femmes adultes et peut largement être

appliquée aux enfants victimes de l’inceste : « Les témoignages portant

sur le viol, les coups du mari, la grossesse imposée, la boucherie

médicale, le meurtre à motivation sexuelle, la prostitution, les

mutilations physiques, la violence psychologique sadiques et d’autres

éléments courants du vécu des femmes, qu’ils soient excavés du passé ou

relatés par des survivantes contemporaines, devraient nous laisser le cœur

marqué, l’esprit angoissé, la conscience bouleversée. Mais ce n’est pas le

cas. Si nombreux que soient ces récits, quelque soit leur clarté ou leur

éloquence, leur amertume ou leur désolation, on pourrait aussi bien les

murmurer au vent ou les écrire sur le sable : ils disparaissent comme si

de rien n’était. On fait la sourde oreille ; les voix et les histoires

suscitent des menaces et sont rejetées dans le silence ou détruites ; le

vécu de souffrance des femmes est enseveli dans le mépris et

l’invisibilité culturelle. Comme le témoignage des femmes n’est pas et ne

peut pas être corroboré par le témoignage d’homme ayant vécu les mêmes

événements et leur accordant le même poids, il y a occultation de la

réalité même de cette violence, malgré son omniprésence et sa constance

accablante. Cette réalité devient occultée par les transactions de la vie

quotidienne, occultée par les livres d’histoire, par omission, et occultée

par les gens qui se prétendent sensibles à la souffrance mais sont

aveugles à cette souffrance-là. Le dilemme, pour dire les choses

simplement, tient à ce que l’on doit croire en l’existence de quelqu’un

avant de reconnaître l’authenticité de sa souffrance. Ni les hommes, ni

les femmes ne croient en l’existence des femmes comme êtres douées

d’importance. On ne peut tenir pour réelle la souffrance de quelqu’un qui,

par définition, n’a aucun droit reconnu à la dignité ou à la liberté,

quelqu’un que l’on perçoit, en fait, comme quelque chose, un objet ou une

absence. Et si une femme, une individue et des milliards avec elle, ne

croie pas en sa propre existence et ne peut donc valider l’authenticité de

sa souffrance, cette femme se voit effacée, oblitérée, et le sens de sa

vie, quel qu’il soit, quel qu’il aurait pu être, est perdu. Cette perte ne

peut être calculée ou pris en compte. Elle est immense, terrible, et rien

ne pourra jamais la compenser. »

Viol-Secours : Dans la grande majorité des agressions sexuelles,

l’agresseur est une personne connue de la victime. Il peut être un membre

de la famille, un ami de la famille, un voisin ou encore un petit ami, un

ex-petit ami, ou un ami. De plus, les violeurs sont très souvent des

hommes « ordinaires » dont « on n’imaginerait jamais qu’ils puissent faire

de mal à une mouche ». Ce sont des personnes qui ont une influence sur

leur entourage. Ce sont souvent des hommes qu’on écoute, qui peuvent être

reconnus socialement, ou qui ont une place importante dans la famille.

Lorsque ce sont par exemple des hommes politiques, des ecclésiastiques,

des médecins, ou des hommes avec un poste à responsabilité, le prestige

social et le pouvoir économique rajoutent encore des éléments à l’emprise

qu’ils peuvent exercer. Toutefois, parler de complicité de l’entourage

d’une manière générale est une question délicate. Il faut rappeler que la

responsabilité de l’acte incombe à l’agresseur et à ceux et celles qui en

retirent un bénéfice immédiat.

La complicité d’une grande frange de la société s’explique également par

le sexisme de cette dernière et la banalisation des violences sexuelles.

Elle s’explique par la confusion entretenue entre amour et violence, entre

sexualité et violence notamment à travers le « fantasme du viol ». La

culture du viol de la société actuelle entretient l’idée que le

consentement est superflu ou accessoire et c’est pourquoi il est important

de rappeler que « céder n’est pas consentir ». Mais l’absence de rupture

des hommes eux-mêmes avec la violence et l’exercice de la domination

explique aussi la complicité de la société envers les violeurs. Cette

complicité est aussi l’expression d’une solidarité masculine,

masculiniste, de classe et de race. Tant que les privilèges collectifs et

individuels d’être un homme, et/ou d’être blanc, et/ou d’être

hétérosexuel, et/ou d’être riche seront conservés, et que des hommes ne

voudront pas rompre avec le sexisme et abandonner leurs privilèges, la

complicité se maintiendra.

L’inceste ne figure pas toujours en tant que tel dans le code pénal des

pays. Quelle est votre position à ce sujet ?

Mélusine : Le viol, sous toutes ses formes (notamment les plus

fréquentes, à savoir : l’inceste, la prostitution et le viol conjugal),

devrait être considéré et traité par les lois nationales et

internationales comme un acte de terrorisme et une torture physique et

mental. Le fait qu’il soit commis d’une façon massive et systématiquement

dirigée contre une catégorie précise d’être humains à des fins de

déshumanisation devrait logiquement le placer dans la liste des crimes

contre l’Humanité. Si ce n’est pas le cas, c’est uniquement parce que

l’écrasante majorité des victimes de viol sont des femmes et des enfants,

et que la culture patriarcale qui domine le monde est fondée sur la

négation des femmes et des enfants en tant qu’êtres humains. En ce qui

concerne plus précisément l’absence d’une définition de l’inceste dans le

code pénal français (voir à ce titre la campagne du Collectif Féministe

Contre le Viol), elle résulte aujourd’hui d’une volonté de la classe

juridique et d’une grande partie de la classe politique qui préfère

sacrifier la dignité humaine des victimes plutôt que d’égratigner

l’impunité et les privilèges des agresseurs. Pourtant, l’inceste est une

dictature dont l’objectif est la démolition programmée et calculée d’un

enfant dont le statut d’être vivant est nié, au moyen du viols et d’autres

formes de tortures physiques et/ou mentales, par un système familial

établie et pérennisé consciemment et volontairement. Dorothée Dussy,

anthropologue au CNRS, a rédigé un article très complet, argumenté et

référencé à propos du traitement judiciaire des affaires d’inceste en

France. Cet article intitulé Une justice masculiniste : le cas des

affaires d’inceste, fait partie d’un ouvrage collectif qu’elle a coordonné

: L’inceste, bilan des savoirs.

Viol-Secours : Tout d’abord, pour nous, c’est à chaque femme de décider,

de manière autonome, si elle veut faire recours à la justice et nous

l’accompagnons dans cette démarche lorsqu’elle le souhaite. En Suisse,

l’inceste est inscrit dans le Code pénal à l’article 213. Toutefois, la

difficulté de certains pays à inscrire l’inceste dans le Code Pénal peut

résulter, selon nous, de l’impossibilité de faire rentrer le politique

dans l’espace familial. La cellule familiale est encore aujourd’hui un

espace considéré comme privé. Bien que toutes les statistiques montrent

que la majorité des violences faites aux femmes se déroulent dans cet

espace, dans les discours dominants, la famille est décrite comme un

espace de sécurité, exempt de violences. Introduire l’inceste dans le code

pénal, c’est en quelque sorte aller à l’encontre de cet idéal. D’autre

part, il est important de préciser que la justice actuelle n’est pas

neutre, elle est une justice masculiniste, raciste et de classe. Alors

qu’il touche toutes les catégories sociales, l’inceste est souvent

présenté comme le fait des groupes sociaux les plus pauvres. De plus, lors

des enquêtes et des procès, la justice accorde souvent plus de crédit à la

parole de l’agresseur, d’autant plus s’il est un notable influent, qu’à

celle de la victime. Les femmes agressées se retrouvent souvent mises en

accusation en raison de leur « réputation », leur parole étant mise en

doute plutôt qu’accréditée. Avec la montée en puissance des concepts tel

que le syndrome d’aliénation parentale (SAP) la parole de l’enfant est de

plus en plus remise en question. Ce concept est de plus en plus mobilisé

pour décrédibiliser les récits des filles et des garçons victimes

d’inceste, avec comme argument qu’ils ou elles seraient sous influence de

la mère, laquelle utiliserait l’enfant pour nuire au père.

Vous préconisez des solutions féministes collectives. Lesquelles ?

Mélusine : L’existence et le travail accompli par des associations telles

que le Collectif Féministe Contre le Viol (en France) et Viols-Secours en

sont de bons exemples. Il faudrait que ces associations soient davantage

reconnues et subventionnées, que leurs expertises soient prises en compte

pour redéfinir les lois, les dispositifs publics d’aide aux victimes, le

contenu des programmes éducatifs et scolaires ainsi que l’organisation des

services de protection de l’enfance. Il faudrait une prise de conscience

massive au sein de la population pour construire une véritable solidarité

envers et entre les victimes et faire pression sur les gouvernements. Il

faudrait aussi que les organisations et les personnes censées être

progressistes rejoignent enfin notre combat au lieu d’en nier la dimension

politique comme le font certaines.

Viol-Secours : De nombreuses solutions féministes collectives existent. A

Viol-Secours, nous trouvons important d’avoir recours aux solutions

collectives et pas seulement individuelles, comme par exemple

l’autodéfense féministe, les manifestations ou les groupes non-mixtes afin

de retrouver la solidarité féministe que le système sexiste cherche à

casser. Les violences sexuelles sont des violences de genre qui touchent

les femmes individuellement, mais également collectivement en ce qu’elles

exercent un contrôle social important sur les femmes. Elles les placent

dans une situation de victimes « potentielles »« parce qu’elles sont des

femmes », les violences sexistes et sexuelles contrôlent les

comportements. Les solutions collectives permettent également de casser la

logique libérale et individualiste de la société actuelle, et de rompre

avec l’isolement social que les agresseurs tentent d’imposer. Le partage

des expériences avec d’autres femmes que l’action collective apporte est

aussi un élément essentiel de la lutte féministe.

Ni silence ni pardon. L’inceste un viol institué, Jeanne Cordelier et

Mélusine Vertelune, Editions Militantismes, 110 p.

Source : http://www.lemilie.org/index.php/ici/619-viol-ni-silence-ni-pardon

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Published by mouvement-jeunes-femmes - dans Droits des Femmes